La pluralité de la presse, grande oubliée de 2015

L’année 2015 a été rythmée par de nombreux rachats dans le secteur médiatique. Récemment, le milliardaire Patrick Drahi a mit la main sur le groupe NextRadioTV qui rassemble la chaîne BFMTV et la radio RMC. En France, seulement vingts groupes possèdent la totalité des médias. Une concentration qui ne cesse d’accélérer et qui remet en cause la pluralité de l’information.

Dans le paysage médiatique français, un homme s’est fait un nom. Patrick Drahi, PDG de la holding Altice. Le milliardaire s’est construit un empire grâce au rachat de plusieurs médias Français. A commencer par Libération en 2014. Il ne s’est pas arrêté là, en 2015, le propriétaire de Numéricable a acquit l’ensemble des magazines français que détenait le groupe Roularta-L’Express, soit le cinquième pôle français de presse magazine. Il est courant de nos jours de voir des titres de presse rachetés par des industriels qui ne viennent pas du secteur des médias.

Ce phénomène n’est pas non plus récent, « il y a toujours eu dans l’histoire des patrons intéressés par la notoriété et l’influence supposée que procurent un titre de presse« , explique au journal Marianne Patrick Eveno, historien des médias et professeur à Paris-1. Les groupes qui rachètent ces médias ne le font pas non plus dans l’optique d’enrichir leur offre de services. Pour Julia Cagé, économiste de la presse, les intentions sont surtout politique « Je ne pense pas que ce soit une manière d’enrichir leur offre télécoms par une offre médias et de mélanger à la fois le fournisseur d’accès et le contenu de produits. Je pense que ce qui a conduit à ça est une recherche d’influence politique, de prise de contrôle et de pouvoir« . 

Une concentration plus importante en presse quotidienne régionale

Les médias régionaux sont plus concentrés que les nationaux, affirme Patrick Le Floch, économiste de la presse quotidienne régionale et directeur de science Po Rennes. Il explique cette situation part d’un contexte économique difficile, « Cela s’explique par le déclin de la diffusion qui rend complexe la réalisation d’un équilibre financier« . Les petits journaux de PQR ont du mal à proposer des tarifs bon marché aux annonceurs. Ils n’ont pas la capacité de rivaliser avec les plus gros titres, comme l’explique Patrick Le Floch dans son article. La publicité a tendance à se reporter vers les journaux régionaux leader sur le marché et provoque ainsi une monopolisation de certains titres comme Ouest-France. SIPA Ouest-France Publihebdos est le premier groupe de presse hebdomadaire régionale français, avec 76 journaux implantés dans l’Ouest et en Ile-de-France. Il détient le quasi monopole de la PQR en France.

En France, Les journaux régionaux indépendants et engagés ont quasiment disparus ou sont confrontés à une situation économique compliquée. Les journaux ont volontairement cherché à se positionner pour atteindre le plus grand nombre de lecteurs, laissant apparaitre une sorte de conformation dans la ligne éditoriale des journaux de PQR. Pour Patrick Le Floch, la concentration est néfaste à la diffusion, « Peut-être que les lecteurs ont pu considérer que leur journal était devenu trop aseptisé. Si elle le désire, la rédaction peut très bien ouvrir les pages du journal à des tribunes, des débats et en faire un journal d’opinions« .

La pluralité de la presse menacée 

Dans un même groupe de presse peuvent se retrouver des journaux totalement opposés. Il n’y a aucune synergie entre Les Echos et le Parisien. Ils ont un lectorat et un contenu différents mais appartiennent tout les deux au groupe de Bernard Arnault. La concentration accrue met en danger le pluralisme d’opinion. Si les contenus deviennent analogues, c’est un risque de perdre du lectorat explique Julia Cagé.

La concentration des médias est aussi néfaste pour les journalistes. En effet, certains propriétaires de médias n’hésite pas à intervenir dans le contenus. Vincent Bolloré, le premier actionnaire de Vivendi – groupe auquel appartient Canal + –  aurait censuré un documentaire d’investigation sur le crédit mutuel. Bolloré et le Crédit mutuel ont de nombreux liens d’intérêt…

A contre courant de ce discours, Jean-Clément Texier ne voit pas la concentration de la presse comme un risque pour le pluralisme de l’information. Le président de Ringier France préfère d’ailleurs parler de « consolidation de la filière presse ». Selon lui, il est possible de concilier la concentration et l’indépendance éditoriale, « La réussite de l’éditeur dépend donc de sa capacité à produire une offre segmentée. (…) Les éditeurs doivent répondre à un marché et le marché est divers. C’est une nécessité pour eux de préserver le pluralisme de l’information. »  Ce point de vue n’est pas partagé par de nombreux journalistes qui s’inquiètent de la politique interventionnistes des patrons de presse.

Des intérêts politiques entre en jeu 

Si la concentration des médias ne serait pas forcément un danger pour le pluralisme de l’information, les rachats des titres de presse deviennent systématique et de plus en plus fréquent. Pourtant, face à cette accélération, aucune intervention de l’Etat n’a eu lieu. La dernière lois concernant la limitation de la concentration date de 1986. »On n’a pas régulé les médias sérieusement depuis. » explique Julia Cagé. Ce manque de réactivité de la part des politiques aurait peut-être une explication. Avec 2017 en ligne de mire, pas question de se mettre les grands patrons – qui peuvent être des soutients puissant – à dos. Les propositions de Fleur Pellerin pour renforcer les pouvoirs du CSA ne vont pas assez loin, « il s’agit plutôt de vérifier que, dans chaque entreprise, il y ait une charte signée entre les journalistes et les actionnaires. Une charte éthique et déontologique« . De plus, ces lois concernent seulement la radio et la télévision. Dans ces propositions de lois, la presse écrite est la grande oubliée.

 

Yuna Cojean

 

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